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A quoi bon expliquer une œuvre d’art ?

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C’est la question stimulante mais ô combien difficile qui fut posée cette année aux candidats bacheliers à l’épreuve de philosophie (série littéraire). Le jeune Proust (il avait 24 ans quand il écrivit son essai Chardin et Rembrant sur les peintres du même nom) aurait certainement brillé s’il avait dû noircir sa copie.

Face à une peinture de Chardin, peintre du XVIIIe siècle,

Proust se donne justement la peine d’expliquer une œuvre d’art. Il explique que Chardin nous force à regarder autrement des objets usuels que nous estimons sans intérêt comme des pinceaux, des ciseaux, des instruments de mesure, des coupes de fruits, une nappe dépliée : « Si tout cela vous semble maintenant beau à voir, c’est que Chardin l’a trouvé beau à peindre ». Autrement dit, l’artiste nous donnerait à voir, comme on peut le lire aujourd’hui dans tous les catalogues d’exposition. Les critiques d’art, les historiens de l’art, les conférencier·e·s dans les musées sont précisément là pour proposer des explications sur les œuvres d’art, ce qui nous aide à aller au-delà de la première étape, celle de notre perception spontanée, immédiate, sans commentaires. Expliquer permet de nous confronter avec nos impressions, de stimuler notre curiosité, de découvrir des grilles de lecture insoupçonnées.

Un bol de prunes, Jean Siméon Chardin, circa 1728.
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Le mystère Morandi

Par exemple, à quoi bon expliquer la peinture de Giorgio Morandi, grand admirateur de Chardin ? Vous regardez des bouteilles poussiéreuses sur des étagères improbables, des brocs d’eau platement droits. Vous les contemplez en silence et vous sortez de l’exposition avec vos impressions. Mais vous pouvez aussi chercher à en savoir plus sur l’œuvre de l’artiste pour franchir cette barrière du à quoi bon qui évoque en creux le renoncement, voire une paresse d’aller plus loin.

On vous expliquera alors que le travail de Morandi vise à construire des agencements d’objets qui produisent une évidence énigmatique pour qui les regarde. Oui, les bouteilles sont bien là, à leur place depuis toujours. L’artiste joue avec les angles d’attaque de la lumière pour produire une variété de mêmes objets. Ces objets usuels occupent une place démesurée, bien au-delà de ce qu’ils représentent.

On vous expliquera alors que Morandi n’a jamais cherché à peindre des brocs d’eau ni des bouteilles, ni des lampes, ni des vases, que ce sont des créations qui fusent de la tête d’un artiste qui ne se lasse pas de regarder chaque jour les mêmes objets sur les mêmes étagères. Sans sortir de son minuscule atelier de la via Fondazza à Bologne, Morandi produit une réalité augmentée. Pour l’artiste, la partie devient le tout. La bouteille devient le monde. « Certains peuvent voyager à travers le monde et ne rien en voir. Pour parvenir à sa compréhension, il est nécessaire de ne pas trop en voir, mais de bien regarder ce que l’on voit », disait le peintre.

On pourrait s’en tenir à cette deuxième étape c’est-à-dire celle des explications qui viennent interroger voire perturber notre perception initiale mais aussi l’enrichir. Mais on peut aussi aller plus loin.

Questionner les émotions

Ce n’est plus le jeune Proust mais le Proust de la Recherche qui nous invite alors à nous interroger sur le pourquoi de nos émotions lorsque l’on regarde une œuvre d’art. Cette question, nous l’esquivons le plus souvent, préférant disserter sur la lumière, sur les couleurs, sur la matière, sur la géométrie des formes.

Proust épingle ces commentateurs d’art trop bavards à ses yeux : « ils sont plus exaltés par les œuvres d’art que les véritables artistes, car leur exaltation n’étant pas l’objet d’un dur travail d’approfondissement, elle se répand en dehors, échauffe leur conversation, empourpre leur visage ». (A la recherche du temps perdu, tome IV). Trop d’explications risquent en effet d’assécher nos premières impressions.

Il faut alors, troisième étape, quitter le registre de l’explication pour revenir à la première étape mais pour entreprendre ce dur labeur d’approfondissement.

Je cherche alors pourquoi les bouteilles de Morandi me procurent une étrange fascination et cela depuis fort longtemps, en fait depuis ma première rencontre avec l’œuvre du peintre. En m’obligeant à approfondir, je fais deux découvertes.

D’abord Morandi s’inscrit dans la lignée des peintres de natures mortes mais ces natures mortes encore vivantes, still life en anglais, celles qui interpellent la vanité de celui qui vit « Souviens-toi que tu vas mourir », memento mori, voilà le message subliminal que je perçois en regardant les bouteilles de Morandi.

Ces étranges bouteilles sans col sont recouvertes de poussière blanche, une poussière qui n’est pas synonyme de saleté ; altière, elle leur donne des allures de porcelaines et vient défier une mort inéluctable, d’où le trouble joyeux que leur vision provoque chez moi. Je vois ces bouteilles comme un compte à rebours, mais sans drame pour autant. Rester vivant, « still life », disparaître lentement. Nous avons du temps devant nous, un temps infini. C’est comme un appel à la méditation qui rappelle les propos de Blaise Pascal dans ses Pensées.

« Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaire, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Incontinent il sortira du fond de son âme l’ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir. »

Ces flacons me rappellent aussi la cave de la maison de ma grand-mère lorsqu’elle me demandait, enfant, d’aller chercher une bouteille de vin. La cave n’était pas humide, le sol en terre battue était sablonneux et une faible ampoule au plafond éclairait des casiers en fer. Sur chaque étage, des bouteilles vert-de-gris étaient allongées ; recouvertes d’une fine pellicule de poussière de sable, elles attendaient sans crainte qu’on vienne les saisir en silence. Le sable était de couleur blanche, la couleur du grès en poudre, lente érosion millénaire des rochers de la forêt de Fontainebleau. Mais ce ne sont pas des souvenirs d’enfance qui reviennent en surface, il s’agit de bien autre chose. C’est la réminiscence proustienne, « un peu de temps à l’état pur », que ces bouteilles évoquent.

Depuis trente ans que je les vois dans les musées et les galeries, les bouteilles de Morandi me rappellent à mon insu le temps éternisé.

Written by Jean-Michel Saussois, Professeur émérite HDR en sociologie, ESCP Europe

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