Sunday, September 23, 2018
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Arts

Agrippine, ou le destin tragique d’une femme de tête

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Le Musée du Louvre a ses stars : la Vénus de Milo, la Joconde, la Victoire de Samothrace. Cependant d’autres œuvres, moins connues, nous racontent elles aussi des histoires fascinantes, comme ce portrait en marbre qui pourrait représenter l’impératrice Agrippine, mère tyrannique d’un fils non moins tyrannique, le célèbre Néron.

La coiffure féminine : un art romain

Ce qui attire d’abord le regard, c’est cette étonnante chevelure toute en boucles. D’abord, un chapelet de bouclettes, parfaitement semblables les unes aux autres, rigoureusement alignées au sommet du front. Puis, au-dessus, des boucles plus grosses qui font penser à des rangées d’escargots. Et enfin, derrière les oreilles, encore des boucles, très longues cette fois, en forme de tire-bouchon, qui s’écoulent dans la nuque.

Toutes ces spirales n’ont rien de naturel. Elles ont été obtenues au moyen de fers à friser que les mains expertes des coiffeuses romaines faisaient chauffer avant de tordre les mèches de leurs maîtresses.

Les nobles dames comme Agrippine détestaient les coiffures trop simples. Il fallait que les cheveux soient travaillés. Elles renonçaient à leurs coupes sophistiquées uniquement pour les enterrements. Les chevelures naturelles étaient synonymes de deuil ou de basse condition sociale. Entre une esclave et une aristocrate, il n’y avait pas seulement une différence de statut, mais aussi de coupe de cheveux. Les chevelures les plus compliquées, domestiquées à l’extrême, passaient pour le summum de l’élégance romaine. À Rome, la coiffure des femmes était devenue un véritable art, au même titre que l’architecture ou la mosaïque.

La tête du Louvre devait être peinte, comme la plupart des portraits des membres de la dynastie impériale. Il ne reste aucune trace de couleur, mais on peut imaginer que les cheveux d’Agrippine étaient blonds, peut-être avec des reflets roux. Les chevelures dorées étaient à la mode. Et même si Agrippine avait été brune, elle aurait pu se décolorer les cheveux au moyen de produits un peu agressifs, à base de graisse animale et de cendre.

Certaines boucles pouvaient être des postiches réalisés à partir de cheveux prélevés sur des prisonniers blonds, comme ceux que le père d’Agrippine, Germanicus, avait capturés au-delà du Rhin.

La mort de Germanicus, tableau de Nicolas Poussin, 1627.
Wikipédia

Fille de héros et sœur d’empereur

Agrippine est née en 15 apr. J.-C. dans la ville qui, plus tard, allait devenir Cologne. Elle passe en Germanie les premiers mois de son existence, tandis que son père, neveu de l’empereur Tibère, commande les légions qui combattent les Germains rebelles à la domination de Rome.

Elle a 18 mois lorsque son père est rappelé à Rome par Tibère. Il y célèbre un somptueux triomphe, défilant dans les rues de la capitale impériale, debout sur un char, où il a installé ses enfants. Ce fut la première apparition officielle de la petite Agrippine, encore bébé. À ses côtés se tenait son grand frère, le futur empereur Caligula.

Sesterce de Caligula frappé en 37 ou 38 apr. J.-C. Buste de Caligula. Au revers, les trois sœurs de l’empereur. Agrippine est la première à gauche.
source

Quand Caligula devient empereur à la mort de Tibère, en 37, il rend hommage à ses trois sœurs qu’il fait figurer sur des monnaies, dans des poses de déesses. C’est sans doute à cette époque que furent réalisés les premiers portraits officiels d’Agrippine. Et peut-être cette tête du Louvre ?

On peut imaginer son regard intense sous des paupières noircies à la cendre, selon la mode du moment. Le reste du visage devait être clair et brillant comme la neige. À l’instar des autres aristocrates romaines, Agrippine se faisait appliquer un fond de teint à base de craie ou de blanc de céruse. Pour faire ressortir encore sa pâleur, ses maquilleuses teintaient de rouge ses petites lèvres charnues ainsi que le sommet de ses pommettes. Le visage d’Agrippine devait avoir l’aspect théâtral d’un masque blanc, rouge et noir.

Monnaie d’or figurant à l’avers l’empereur Claude et au revers l’Augusta Agrippine. 50 apr. J.-C.
Cng coins

L’épouse de son oncle

En 48, Agrippine a 35 ans. Elle est veuve de deux époux successifs et mère d’un seul enfant : le futur Néron. Elle rêve de le pousser sur le trône impérial afin de régner à travers lui. Ce sera l’ambition de toute sa vie. Dans un premier temps, elle persuade l’empereur Claude, qui a succédé à Caligula, de l’épouser. Mais cette union est considérée comme incestueuse par les Romains, car Claude est l’oncle d’Agrippine. Qu’à cela ne tienne ! L’empereur profite de sa position dominante pour faire voter par le Sénat un décret autorisant désormais le mariage entre une nièce et son oncle paternel. Un décret sur mesure.

Deuxième acte : Agrippine devenue impératrice pousse Claude à adopter Néron comme son fils et à le déclarer, par la même occasion, son héritier.

Troisième et dernier acte : en 54 apr. J.-C., Agrippine élimine son oncle-époux, peut-être en lui faisant servir un plat de champignons empoisonnés. Néron, 17 ans, est aussitôt proclamé empereur.

La femme qui voulait régner comme un homme

Tout s’est passé comme prévu. Agrippine règne sur l’Empire, tandis que Néron ne s’intéresse qu’aux courses de chars et à la poésie. Jamais une Romaine n’avait exercé un tel pouvoir, comme le souligne l’historienne Virginie Girod.

Ce n’est qu’après la mort de l’empereur Auguste, en 14 apr. J.-C., que son épouse Livie avait été nommée Augusta, le titre latin que l’on peut traduire par impératrice. Mais Livie, très respectée, avait surtout bénéficié d’une autorité morale.

Agrippine, elle, entend régner comme un homme. Pour y parvenir, il lui faut souvent ruser :la présence de femmes étant interdite au Sénat, elle fait convoquer les sénateurs au palais afin de suivre leurs débats, cachée derrière une tenture.

Mais l’instrument de son pouvoir va finalement se retourner contre elle. À 18 ans, Néron décide de ne plus se laisser manipuler par sa mère, si écrasante et possessive. Il la chasse du palais. Au même moment, le buste de l’Augusta disparaît des monnaies.

Néron couronné par sa mère Agrippine. Sculpture découverte à Aphrodisias, Turquie.

Telle mère, tel fils

Selon l’historien latin Tacite, Agrippine aurait tout tenté pour ramener à elle son fils chéri : elle aurait même essayé de le séduire. Une pure calomnie. Tacite force le trait, même si Agrippine et son fils n’étaient évidemment pas des anges.

Dans un véritable morceau de bravoure de ses Annales _(XIV, 5-8), l’auteur nous raconte, de manière très romanesque et théâtrale, la mort d’Agrippine, assassinée par son fils.

Néron feint d’abord de se réconcilier avec sa mère pour dissiper ses craintes ; il l’invite dans sa maison de la baie de Naples, au bord de la mer. Après un banquet censé sceller leurs retrouvailles, il offre à Agrippine un magnifique navire. Elle s’embarque, au milieu de la nuit, pour rentrer chez elle. Mais le bateau a été saboté. Il fait naufrage. Agrippine, blessée, parvient à rentrer chez elle à la nage, malgré le poids de ses habits de fête et l’eau plutôt froide en ce mois de mars 59. Informé de l’échec de son plan, Néron envoie alors des hommes achever sa mère. Au premier qui se rue sur elle, elle montre son ventre : qu’il la frappe là où elle a porté son fils !

« Les assassins environnent son lit, et le triérarque lui décharge le premier un coup de bâton sur la tête. Le centurion tirait son glaive pour lui donner la mort. “Frappe ici,” s’écria-t-elle en lui montrant son ventre, et elle expira percée de plusieurs coups. » (Tacite, Annales (XIV, 5-8))

C’est une bien terrible histoire d’ambition, de trône impérial et de meurtres en famille que nous raconte la charmante tête du Louvre à la chevelure si complexe.

Agrippine vue par Philippe Delaby dans la BD Murena.
Dargaud

Dans Murena, série de bandes dessinées créée en 1997, la fascinante impératrice imaginée par Philippe Delaby est coiffée de cheveux noirs, sans doute pour mieux souligner encore la tragique noirceur de son destin.

Written by Christian-Georges Schwentzel, Professeur d’histoire ancienne, Université de Lorraine

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