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Avicii, Lady Gaga, Sophie Calle… que sait-on des liens entre souffrance psychique et créativité ?

Le 20 avril 2018, le DJ Tim « Avicii » Bergling, considéré comme un « génie de l’électro », se donnait la mort. À la veille du concert organisé le 5 décembre pour lui rendre hommage, Jean‑Victor Blanc revient sur les liens entre créativité et troubles psychiques dans un extrait de son ouvrage « Pop & psy : comment la pop culture nous aide à comprendre les troubles psychiques », aux éditions Plon.


Les liens entre processus créatif et troubles psychiques sont connus depuis l’Antiquité. Comme l’atteste la punchline d’Aristote : « Il n’y a point de génie sans folie. » Deux mille ans et des poussières plus tard, de nombreuses études s’efforcent de prouver de manière scientifique l’intuition du philosophe grec. Sans y parvenir vraiment…
La première difficulté consiste à circonscrire la créativité. On peut en donner une première définition : à savoir l’habileté à transformer les idées neuves et pleines d’imagination en réalité. Mais s’il s’avère que si la créativité est nécessaire aux artistes, elle est tout aussi essentielle dans les disciplines telles que les sciences, la politique ou les affaires. En outre, tous les artistes n’ont pas le même mode de fonctionnement : comment comparer un écrivain à un musicien ? Le succès n’est pas non plus forcément proportionnel à la créativité, un rapide coup d’œil aux singles les plus vendus l’atteste.

Graffiti de l’artiste israélien Jonathan Kis-Lev représentant le « club des 27 », talentueux jeunes artistes décédés à 27 ans.
Psychology Forever/Wikimedia, CC BY-SA

Pour toutes ces raisons, il s’avère complexe de répondre scientifiquement à cette question : les artistes risquent-ils vraiment plus de présenter des troubles psychiques, ou est-ce un effet de loupe médiatique qui le laisse accroire ? Une étude a cependant investigué les liens entre créativité, profession et succès en interrogeant un millier de personnalités américaines. Il en ressort qu’exercer un métier artistique (comme musicien, écrivain, architecte ou designer) entraînerait deux fois plus de risques pour une personne de présenter un trouble psychique, et ce plus tôt dans la vie, et pendant plus longtemps que si elle exerce une autre profession (athlète, homme d’affaires, militaire, scientifique, etc.).

Dans le panel des troubles décrits, les troubles dépressifs sont les plus fréquents, suivis de ceux liés à la consommation d’alcool et de drogues, puis les troubles anxieux. Pourtant, il faut rappeler que la majorité des artistes, même les plus à risque (poètes, comédiens), ne présente PAS de trouble mental. Il ne s’agit donc pas de dire que tous les artistes sont malades – ni les malades systématiquement dotés de créativité.




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Sur les échelles d’évaluation de gravité des troubles, les artistes affichent des scores à mi-chemin entre les personnes indemnes et les patients atteints. Leurs symptômes seraient donc moins sévères, mais surtout ils se distingueraient par leur capacité à tirer bénéfice de la maladie en se servant de leur décalage de perception avec la réalité pour créer. Lady Gaga, et de nombreux artistes avant elle, évoque dans son documentaire Five Foot Two (2017) cette nécessité de sublimer sa douleur dans l’écriture de ses chansons, en veillant à ne pas se laisser submerger par elle.

Dans un autre registre, ce recul nécessaire face aux événements est fascinant dans l’œuvre de la plasticienne Sophie Calle. Elle utilise précisément des éléments de sa vie intime (deuils, ruptures…) comme support à la création. Lorsqu’elle évoque le processus qui l’a amenée à transformer une lettre de rupture en œuvre d’art, elle le fait avec une distance impressionnante vis-à-vis de sa souffrance. Ce recul face à la détresse, à la douleur, est souvent impossible pour une personne traversant, par exemple, un épisode dépressif.

L’hérédité aurait-elle son importance ? C’est ce que les statistiques mettent en évidence. On trouve plus de personnes exerçant une profession artistique chez les apparentés au premier degré (parent/enfant/frère/sœur) de patients atteints de trouble bipolaire ou de schizophrénie. Enfin, la pratique d’une activité artistique peut aussi être un soin, on parle alors d’art-thérapie. À une différence notable près : le but poursuivi par les patients en art-thérapie est d’aller mieux, pas de réaliser un chef-d’œuvre. Résultat : les patients atteints de troubles psychiques ne sont pas inhibés par cette pratique et en retirent généralement une expérience positive, bénéfique pour l’estime de soi.

Conditions de travail : « You want a piece of me »

« Est-ce que je suis consciente que ma vie est bizarre ?
Non, pour moi, elle n’est pas bizarre, puisque c’est la
seule vie que je connaisse ! Il faut bien que je m’y adapte.
[…] Avant, j’étais une fille cool, mais j’ai l’impression
que les paparazzis m’ont enlevé ça, genre, ma vie d’avant.
J’étais une fille cool, mais je ne le suis plus du tout »
(Britney Spears, « For the Record », 2008).

Les professions artistiques attirent-elles davantage les personnes fragiles et vulnérables ? La question mérite d’être posée. On peut se demander aussi si les conditions de travail de certains artistes ne sont pas un facteur de stress, ce qui contribuerait à l’aggravation des troubles. La grande différence avec les autres milieux socioprofessionnels, c’est que le milieu artistique autorise, voire encourage l’évolution des troubles psychiques.

Les musiciens ont ainsi davantage recours aux substances psychoactives, au motif que cela les aiderait à gérer leur stress et boosterait leur créativité. Le mythe « sex, drugs & rock’n’roll », toujours répandu, fait que la consommation de substances, qui aggrave la plupart des maladies mentales, est banalisée. Si une personnalité politique ou un sportif de haut niveau présente un syndrome dépressif, on peut espérer que l’entourage ne les encouragera pas à augmenter leur consommation d’alcool ou de cocaïne, sous prétexte que c’est « cool ». C’est pourtant ce qui semble arriver à beaucoup des stars de l’entertainment.

Le DJ suédois Avicii l’évoquait très bien dans le documentaire Avicii : True Stories (2017). D’un tempérament anxieux, la jeune star confie au journaliste qui l’interviewe qu’il a besoin d’une dose d’alcool pour avoir le courage de monter chaque soir sur scène. Quelques séquences plus tard, il est hospitalisé pour une pancréatite aiguë, une affection grave due à sa consommation excessive d’alcool. Ce qui n’empêche nullement son entourage, explique-t‑il, de l’inciter à prendre des opiacés (antidouleur pouvant entraîner une dépendance, voir chapitre 10, p. 139) afin de reprendre au plus vite sa tournée. Au vu de son décès par suicide dans une chambre d’hôtel un an plus tard, à l’âge de 28 ans, ces propos font rétrospectivement froid dans le dos.

Les représentations culturelles des artistes eux-mêmes sur leur profession peuvent aussi avoir un effet délétère. Si les écrivains et les romanciers sont plus fréquemment atteints de troubles dépressifs, n’est-ce pas lié à l’idée romantique que le désespoir et l’isolement ne sont pas des symptômes d’une maladie nécessitant une prise en charge, mais font partie de la panoplie, folklorique, du « poète maudit » ? Le joli film d’Alex Ross Perry (2014), Listen up Philip, décrit bien cette problématique. Jason Schwartzman y campe un auteur aussi égocentré et insupportable qu’attachant. Il a une haute exigence de son métier, et s’impose pour cela une grande solitude dont on comprend bien qu’elle ne lui est pas forcément naturelle, mais qu’elle correspond aux critères et habitus de son milieu.

Alors que la création artistique est une pratique exigeante, qui demande un investissement nécessitant une certaine santé, la détresse psychique semble encore anormalement tolérée, voire souhaitée. C’est d’autant plus problématique que la célébrité peut être extrêmement isolante. Le film Somewhere (2010) de Sofia Coppola illustre de manière éloquente comment la solitude et l’ennui peuvent rendre la vie d’acteur à succès invivable.

Traitement kills the radio stars ?

Si les artistes ont plus de risques de présenter une maladie psychique, il existe plusieurs écueils à leur prise en charge. D’abord, les soins psychiatriques sont vus de façon négative, dans le milieu artistique comme par le grand public. S’y ajoute la crainte que la prise en charge nuise à la création, ce qui, pour certains traitements médicamenteux, peut être le cas. Les soins ne se résument pourtant pas à des médicaments, et préférer le mal au traitement est un pari périlleux.

Le but d’une prise en charge est le rétablissement, la reprise d’un fonctionnement satisfaisant pour l’individu. Un traitement qui empêcherait un artiste de créer ne serait donc pas une réussite, quand bien même ce dernier ne serait plus sujet à des hallucinations ou des changements d’humeur.

Au-delà de ces craintes, parfois légitimes, certains a priori empêchent les artistes de consulter, avec parfois des conséquences dramatiques. Ainsi Mariah Carey exprimait-elle dans une interview l’angoisse que ses rendez-vous en clinique fuitent dans la presse.

Ce qui est une réalité, la presse people étant avide de ce type de scandale. Le supermodel Naomi Campbell en a ainsi fait les frais en 2001 : elle a été prise en photo à son insu à la sortie d’une réunion des Narcotiques anonymes et « outée » de cette façon, alors qu’elle cherchait de l’aide pour une addiction à la cocaïne dont elle parlera des années plus tard.

Drogues : do they know it’s toxic ?

Les vertus créatrices des substances psychoactives font l’objet de nombreuses croyances. À la fin du xixe siècle, l’absinthe, consommée par Van Gogh, Oscar Wilde et Rimbaud, puis incarnée par Kylie Minogue en fée verte dans Moulin Rouge (2001), a été parée de mille et une propriétés. Les poètes prônaient ses bienfaits désinhibants et hallucinogènes, propices à enflammer l’imagination. Puis ce fut le Flower Power des planantes années 1970, avec la popularisation des acides et du LSD, et le « sex, drugs & rock’n’roll » transgressif des punks, adeptes de l’héroïne, de la cocaïne et des amphétamines.

Aujourd’hui, les rappeurs comme Lil Wayne ou Ludacris font l’apologie des sirops à base d’opiacés (voir chapitre 10, p. 139) (surnommés « lean » ou « purple drank »). Ici, l’usage des drogues est alors exhibé comme une marque d’intégrité, un label « street » plus que comme un signe de détresse psychique. Certes, des études suggèrent qu’une consommation modérée et ponctuelle d’alcool peut améliorer la créativité, mais cela est à bien distinguer de la souffrance engendrée par la maladie addictive. Les exemples malheureux sont légion d’artistes comme Amy Winehouse, Kurt Cobain ou Jim Morrison qui auront chanté et consommé beaucoup de produits, et en auront payé le prix par une mort prématurée.

[…]

Au vu des mécanismes d’identification dont ces icônes peuvent faire l’objet, avoir une meilleure lecture des troubles qu’ils manifestent pourrait être un précieux levier d’accès aux soins. Pour les stars de la pop, mais aussi pour ceux qui les adulent.


Pour en savoir plus :
Cycle de conférences au MK2 Beaubourg à Paris, « Vies d’artistes et troubles psychiques : “Whitney” ft “Amy” », le 21 mars 2020.
– Blanc J.-V. (2019) « Pop & psy : Comment la Pop culture nous aide à comprendre les troubles psychiques », éditions PLON.

Written by Jean-Victor Blanc, Psychiatre, praticien hospitalier, chargé de cours en faculté de médecine, Sorbonne Université

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The opinions expressed in the article are solely those of the author and do not necessarily reflect those of Iranians Global Network.

Source: The Conversation

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