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Fight for $15, le nouveau visage de l’action syndicale aux États-Unis

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En France, le sentiment à l’égard des actions syndicales tend à osciller entre le rejet et l’indifférence, entre le ras-le-bol des « otages de la grève » et le fait que, « désormais, quand il y a une grève, personne ne s’en aperçoit », selon la pique lancée en 2008 par Nicolas Sarkozy, alors président de la République. La prévisibilité et la redondance des actions syndicales tendent ainsi à rendre inaudible le message et les raisons de la colère des salariés, ce qui se contribue à réduire le pouvoir des syndicats. Le renouvellent des pratiques de contestation apparaît donc comme un enjeu central pour la pérennité de leur mouvement.

Et si, pour relever ce défi, les syndicats français s’inspiraient de leurs homologues américains ? L’idée pourrait paraître saugrenue tant notre imaginaire collectif associe les États-Unis à un libéralisme débridé plutôt qu’aux luttes sociales… C’est pourtant bien à New York qu’est né en 2012 l’un des mouvements syndicaux les plus innovants et conquérants des dernières décennies, au point d’être qualifié par la presse américaine de prototype de syndicalisme du XXIᵉ siècle : Fight for $15.

Piloté par la SEIU (Service Employees International Union), l’un des principaux syndicats américains, Fight for $15 vise à établir un salaire minimum de 15 dollars par heure (contre 7,62 dollars au niveau fédéral). Avec des victoires obtenues dans sept États et plusieurs entreprises, on estime que plus de 22 millions d’employés vont bénéficier d’une hausse de salaire, dont le montant annuel global dépasserait les 70 milliards de dollars.

Trois caractéristiques saillantes du mouvement Fight for $15 ont contribué à son succès :

  • une stratégie d’action basée sur la surprise et le spectaculaire ;

  • une méthode de communication centrée sur le vécu des salariés vulnérables ;

  • et une politique d’alliance large, englobant la société civile et les nouveaux mouvements sociaux.

Attirer l’attention des médias

La première composante de la stratégie de Fight for $15 a été de déplacer le champ de bataille des lieux de travail vers l’arène médiatique. Si le mouvement n’a pas eu recours à des actions de grève classiques sur les lieux de travail, c’est tout simplement qu’il n’en avait pas la possibilité. Pour les salariés précaires et mal payés, initier une grève relève en effet de la gageure. Ni le droit du travail, très contraignant aux États-Unis, ni le système managérial hostile – notamment dans le secteur du fast-food – ne les rendent envisageables.

Face à cette impossibilité, le mouvement a alors misé sur la multiplication de mobilisations qualifiées de « flash mobilisation » par les organisateurs (« mobilisations éclair »). Ces rassemblements avaient généralement pour but d’occuper un restaurant de fast-food pour une courte durée, afin d’éveiller l’intérêt des salariés et de susciter l’attention des médias et du grand public.

D’autres mises en scènes, telles que des flashmobs, organisées devant les restaurants par des groupes de soutien, ou des journées d’actions nationales tous les 3 à 4 mois sont venues compléter le dispositif d’actions de Fight for $15.

Ce flot quasi continu d’actions locales a contribué à créer un mouvement d’ampleur nationale jouissant d’une forte visibilité, dans tous les médias.

Fight for $15 a ainsi mis en évidence qu’à l’heure de la connectivité et de la viralité, l’impact d’une action syndicale peut se compter au moins autant en nombre de « vues », de « like » et de « partages » qu’en nombre de journées de travail perdues pour grève ou de manque à gagner pour l’employeur en termes de chiffre d’affaires.


Capture d’écran de la vidéo « Why Derrell Fights for $15 » qui cumule plus d’1,2 millions de vues

Les salariés précaires au cœur du « storytelling »

Le deuxième élément clef de la stratégie de Fight for $15 a été de placer le sort des salariés – et non celui des syndicats – au centre de leur communication.

Pour l’observateur français, la communication du mouvement est déroutante. Lors des manifestations, dans les messages sur Facebook ou sur Twitter, peu voire pas de trace de logos syndicaux. Devant les caméras, pas – ou très peu – de prise de paroles des leaders syndicaux. Dans les discours, peu voire pas de recours au traditionnel vocable syndical (capital, classe, exploitation, par exemple).

Les logos des syndicats ne sont pas mis en avant sur les pancartes lors des manifestations.
Bob Simpson/Flickr, CC BY

En lieu et place, le mouvement Fight for $15 a mis en scène le vécu et les souffrances endurées par ces millions de travailleurs mal payés, en organisant leur propre prise de parole. Cette stratégie efficace de « storytelling » a largement facilité l’acceptabilité du message auprès du grand public. Comme l’a résumé un responsable des communications impliqué dans la mouvement :

« C’est très facile de critiquer une idée. Mais il est beaucoup plus difficile de critiquer le vécu d’une personne en difficulté ».

Mobiliser la société civile

Si en France, les syndicats se sont en grande partie tenus à l’écart – et ont été tenus à l’écart – d’initiatives telles que « Nuit debout » ou les « gilets jaunes », le mouvement Fight for $15 a, au contraire, fortement misé sur la convergence avec les autres mouvements de protestation qui ont émergé ces dernières années outre-Atlantique.

Il a tout d’abord repris le mot d’ordre d’Occupy Wall Street, né en 2011 et qui proteste contre la mainmise des 1 % les plus nantis sur l’économie ; puis il s’est allié avec la mouvance Black Lives Matter qui dénonce depuis 2013 la surreprésentation des personnes issues de minorités parmi les travailleurs pauvres ; il a plus récemment fait cause commune avec #MeToo, le mouvement devenu mondial en 2017 et qui vise à lutter les violences à caractère sexuelles dont ces travailleurs peuvent être victimes.

Fight for $15 s’est donc appuyé sur un important réseau d’organisations militantes pour croître. Fort de moyens financiers conséquents mais d’une capacité limitée à atteindre les salariées très précaires, le syndicat derrière le mouvement a choisi de déléguer une partie du travail de terrain à des associations militantes locales, dont les moyens tendent à être plus restreints mais qui bénéficient d’une grande proximité avec les populations fragiles.

Un modèle difficilement exportable

Le mouvement Fight for $15 apparaît donc comme une bouffée d’air frais pour le monde syndical et illustre comment une stratégie ambitieuse et innovante rend possible l’acquisition de nouveaux droits à grande échelle.

Néanmoins, aussi impressionnantes que soient ses victoires, elles sont loin d’être totales. Le mouvement n’a en effet pas permis de rééquilibrer durablement les relations employeurs-employées dans les milieux de travail précaires, car faute d’avoir réussi à syndiquer ces entreprises, le rapport de force reste localement largement à l’avantage du management.

Par ailleurs, si le mouvement fascine à l’étranger, il reste difficile de répliquer son succès n’est pas chose aisée. Les tentatives d’exportation du mouvement Fight for 15, y compris en France, se sont révélées pour le moment infructueuses, en raison principalement de l’inertie des principaux acteurs syndicaux et de leurs divisions.

Ces difficultés rappellent alors que ce mouvement est la résultante d’un long processus d’évolution entamé il y a une trentaine d’années outre-Atlantique, guidée par la prise de conscience que sans changement significatif de son modèle, le syndicalisme états-unien pouvait disparaître.


Cet article sur le travail de recherche : « Lost in translation : la délicate importation de la campagne Fight for 15 en France ».

Written by Vincent Pasquier, Professeur en GRH et relations professionnelles, HEC Montréal

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