Economy

Mythes et réalités autour des entreprises mondialisées

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Le veto à la fusion entre Alstom et Siemens par l’Autorité européenne de la concurrence au début de l’année 2019 a suscité une vague de protestations dans les milieux économiques et politiques. Malgré les explications de la Commissaire européenne chargée de la concurrence, Margrethe Vestagen, le ministre français de l’Économie et des finances, Bruno Le Maire, a exprimé avec force son désaccord avec cette décision, affirmant que les entreprises européennes doivent se renforcer sur la scène mondiale :

« Regardons la réalité en face – nous sommes confrontés à un énorme défi avec l’essor de l’industrie chinoise. Qu’est-ce qu’on fait ? Devons-nous diviser les forces européennes, ou essayer de fusionner les forces européennes d’un point de vue industriel ? ».

« Souvent, les entreprises européennes sont en concurrence à l’échelle mondiale avec des entreprises américaines ou asiatiques qui sont très fortes sur leurs marchés nationaux », a de son côté réagi Peter Altmaier, un proche allié d’Angela Merkel, dans une interview. « L’Europe doit donc aussi permettre aux entreprises d’exister et de devenir des acteurs mondiaux suffisamment grands pour être réellement compétitifs », a-t-il ajouté.

Être ou ne pas être mondial, telle serait donc la clé du succès, pourrait-on comprendre à la lecture de ces prises de position. Mais sommes-nous si sûrs que la mondialisation, et plus particulièrement la mondialisation des entreprises, est si répandue à travers le monde ? Ou est-ce plus dans les mots et les récits ? Un examen plus approfondi de la recherche sur les multinationales fournit une perspective plus ambiguë.

Une perception incomplète de la mondialisation

Dans un éditorial que j’ai écrit avec Alain Verbeke (Université de Calgary, Vrije Universiteit Brussel et University of Reading) et Tanja Matt (Technical University of Munich) dans le Journal of International Business Studies, nous explorons la question de la mondialisation des entreprises. Au niveau macroéconomique, le concept renvoie à la croissance des relations d’échanges entre un pays donné et tous les autres pays du monde, mesurées par les flux commerciaux et les investissements étrangers directs (IED), auxquels s’ajoutent les autres types d’échanges (capitaux, personnes, technologies, idées, pratiques institutionnelles efficaces).

Il est largement reconnu par les spécialistes de l’économie et de la gestion que la mondialisation est à l’origine d’avantages nets découlant d’une utilisation moindre des ressources par unité de production et de la diffusion internationale de meilleures pratiques industrielles, allant de systèmes comptables de haute qualité aux technologies brevetées. De plus, la mondialisation des flux d’information a considérablement amélioré la prise de conscience mondiale des grands défis tels que les impacts du changement climatique.

Malheureusement, dans les récits populaires diffusés par de nombreux chefs d’entreprise et dirigeants politiques, la mondialisation des entreprises a été associée à de nombreux mécontentements – la plupart du temps dénués de faits solides mais motivés par des perceptions d’effets sociaux présumés et indésirables tels que la hausse des inégalités.

Le rôle de la mondialisation des entreprises a en effet été avant tout d’élargir l’accès géographique à des médicaments qui sauvent des vies comme les vaccins et à des services médicaux (contribuant ainsi à créer un bien public qui, en soutenant la surpopulation humaine, a contribué à la disparition de nombreux autres biens collectifs et au développement de plusieurs maux collectifs). Elle a également facilité la distribution de biens essentiels pour répondre aux besoins fondamentaux et la propagation de pratiques institutionnelles et de méthodes de gestion qui améliorent l’efficacité.

La plupart des retombées négatives des activités de commerce international, à l’exception de cas très visibles d’abus de position dominante sur le marché, ont été surtout engendrées par des institutions sociales inefficaces, censées réglementer les activités économiques mais n’y parvenant pas.

Une question mal connue

Les personnes qui critiquent la mondialisation au niveau macroéconomique ne peuvent généralement pas réfuter l’argument des avantages nets de la mondialisation (avec la réserve que des inégalités se matérialiseront également, exigeant des mesures politiques pour améliorer la justice distributive). Comme le personnage de Miguel de Cervantes dans L’ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, les critiques qui prétendent que les entreprises mondialisées sont une présence maligne dans les pays hôtes et se nourrissent de processus décisionnels malveillants sont, en fait, opposés à des ennemis en grande partie imaginaires. Ils attaquent des moulins à vent, qu’ils pensent être des géants féroces.

Il y a, cependant, un récit récent de démondialisation au niveau macroéconomique avec des retombées négatives au niveau de l’entreprise, comme l’observe un article publié dans The Economist : avec la montée d’un « capitalisme plus fragmenté et provincial, et très probablement moins efficace (…) l’engouement pour les entreprises mondialisées sera considéré comme une période transitoire de l’histoire économique ».

Les entreprises mondialisées s’apparentent aux moulins de Don Quichotte…
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Mais qui a, ou a jamais eu, une « passion déraisonnable » pour l’entreprise mondialisée ? Quelles sont exactement ces entreprises mondialisées, supposées être le résultat d’un processus d’expansion des entreprises ? Un examen plus approfondi de la réalité montre que les entreprises mondialisées à part entière étaient et sont toujours l’exception plutôt que la règle dans le commerce international.

Peu – voire aucune – des plus grandes entreprises du monde sont en mesure d’atteindre et de maintenir sur de plus longues périodes une répartition géographique globale et équilibrée de leurs activités et de leurs ventes. Dans un article publié il y a près de deux décennies, mais toujours largement valable, Alain Verbeke et Alan M. Rugman ont identifié seulement neuf « entreprises mondialisées » dans le classement Fortune Global 500, définies comme ayant une distribution équilibrée de leurs ventes dans le monde (c’est-à-dire ayant moins de 50 % de leurs ventes dans leur région de résidence et 20 % au moins dans chacune des deux régions hôtes de la triade constituée par les États-Unis, l’Europe et l’Asie).

Quelques dizaines d’entreprises mondialisées

Dans un travail ultérieur avec Chang Hoon Oh, Alan M. Rugman a confirmé la quasi-absence d’entreprises mondialisées dont les ventes et les actifs sont répartis uniformément dans le monde. Dans une évaluation plus récente des entreprises du Fortune Global 500, nous avons eu l’occasion de confirmer – encore une fois – que si le nombre d’entreprises mondialisées a augmenté, il reste une forte minorité (environ 30).

Il semble donc qu’il y ait un grand fossé entre les discours sur la mondialisation des entreprises et la réalité des activités des entreprises. Dans la plupart des cas, même pour les plus grandes entreprises, le niveau d’internationalisation pertinent n’est pas l’échelle mondiale mais régionale, comme le préconise Pankaj Ghemawat dans un livre récent, entre autres. La permanence de ce fossé génère de nombreux mythes autour de la mondialisation, porteurs de grandes craintes et de nombreux raccourcis comme les arguments de Bruno Le Maire pour l’affaire Alstom-Siemens dans l’industrie ferroviaire.

CRRC est une grande entreprise mais elle n’est pas forcément mondialisée…
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Dans ce secteur, il existe en effet une société chinoise (CRRC, ou China Railway Rolling Stock Corporation) de taille adéquate pour le marché chinois et faisant des affaires à la manière chinoise, mais presque uniquement en Chine. Et il y a aussi une grande entreprise américaine aux États-Unis (GE). Mais pouvons-nous si facilement déduire du cumul de marchés régionaux que nous avons un marché mondial ? C’est un raccourci dangereux pour le vrai consommateur européen, qui pourrait être la victime locale de ce mythe mondial !

Les mythes prospèrent souvent du fait qu’ils racontent des histoires convaincantes pour des problèmes non résolus. La meilleure façon d’y faire face est d’élaborer des études empiriques sur la mondialisation des entreprises, en s’appuyant sur des données adéquates au niveau de l’entreprise. Vous pouvez être assurés que ces études démontreront surtout la vulnérabilité, plutôt que la férocité, des quelques entreprises mondialisées, des quelques entreprises nées mondialisées et des quelques chaînes de valeur véritablement mondiales qui existent actuellement…

Written by Regis Coeurderoy, Professor in Strategic Management and Innovation , ESCP Europe

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